Le concert de Lisa, au Grand Théâtre de Bordeaux, a été un triomphe. Le matin, elle avait reçu des messages très angoissés sur la situation de la Grèce dans le déferlement des migrants. À la fin de son interprétation éblouissante des sonates de Haydn, elle a demandé au public une minute de silence sur la catastrophe humanitaire frappant son pays. Puis elle a prié de ne pas applaudir à la fin de son interprétation des Variations de Webern, qui, a-t-elle dit, aimait citer une formule d'un poète allemand, très inspiré par la Grèce antique, et qui est venu ici, tout près, en 1802 : Vivre, c'est défendre une forme. J'ai vu qu'elle jouait avec tout le feu de son enfance. Moment bref et sublime, accueilli par un silence de mort. Et puis les acclamations, les fleurs, la routine.
À Paris, chez moi, c'est un rituel : Lisa entre, m'embrasse rapidement, et va droit au piano pour transformer l'atmosphère. Je viens d'être changé par son baiser, mais c'est toute la société qui devrait l'être, la violence des Variations de Webern est là pour ça. La bouillie romantique est éliminée, plus de psychologisme abusif, de drogue, de rock, de science-fiction, de bandes dessinées, d'argent. Adieu stupidité, ignorance, jalousies, meurtres, bavardages, bassesses. Voilà du tranchant : netteté, propreté, lucidité, clarté. En cinq minutes douze secondes, Lisa a construit son temple. La conversation peut commencer.